Pourquoi le projet SenTermino est-il essentiel pour la science au Sénégal ?
Le projet SenTermino répond à un fossé linguistique majeur : l'incapacité actuelle de nombreux étudiants à expliquer des concepts scientifiques complexes dans leur langue maternelle. Comme l'a souligné le professeur Harouna Talla, ce problème ne provient pas d'une incapacité intrinsèque des langues nationales, mais d'un manque de termes techniques élaborés, discutés et validés.
Actuellement, les ressources terminologiques au Sénégal sont fragmentées, peu accessibles et manquent d'harmonisation. SenTermino, fruit d'une collaboration entre l'Institut Fondamental d'Afrique Noire (IFAN) et l'École Supérieure Polytechnique (ESP), cherche à structurer ce savoir. En répertoriant 5 000 termes dans les trois langues principales — le wolof, le sérère et le pulaar — le projet crée un pont entre le savoir académique et les réalités sociolinguistiques du pays.
Une infrastructure pour l'enseignement bilingue
Au-delà du simple lexique, SenTermino développe une véritable infrastructure pédagogique. Cela inclut une bibliothèque numérique composée de plus de 120 ouvrages spécialisés dans la terminologie. Ces ressources sont conçues pour soutenir l'enseignement bilingue, permettant ainsi une meilleure assimilation des concepts scientifiques par les élèves dès le plus jeune âge, en utilisant des vecteurs linguistiques qu'ils maîtrisent parfaitement.
Quel est l'impact de SenTermino sur l'intelligence artificielle ?
L'enjeu de la banque terminologique est directement lié à la maîtrise des technologies de pointe, notamment l'intelligence artificielle (IA). Le professeur Moussa Diallo a illustré ce risque par une expérience concrète avec ChatGPT : si l'IA peut traduire des mots simples comme « angle », elle échoue ou propose des approximations douteuses pour des termes plus spécifiques comme « vapoter ».
Le danger identifié est celui d'une colonisation numérique par les données. Si les modèles d'IA ne sont pas entraînés sur des données générées et validées par les Sénégalais, ils finiront par imposer une terminologie étrangère ou erronée aux utilisateurs locaux. Les jeunes générations, qui utilisent ces outils sans toujours questionner la précision des réponses, risquent d'adopter des traductions qui ne reflètent pas la réalité linguistique du pays. SenTermino vise donc à fournir la matière première nécessaire pour que l'IA parle le « vrai » wolof, le « vrai » pulaar et le « vrai » sérère.
Comment surmonter les défis de la collecte de données ?
Le développement de SenTermino se heurte à une difficulté majeure : la réticence de certains chercheurs à partager leurs résultats de recherche. Pour beaucoup, la donnée est perçue comme une propriété intellectuelle qu'il faut protéger pour ne pas s'appauvrir. Cependant, la professeure Adjaratou Oumar Sall nuance cette vision en affirmant que la plateforme est un lieu de reconnaissance et non de dépossession.
Selon la chercheuse, partager ses données permet de gagner en visibilité plutôt que de perdre ses acquis. Pour rassurer la communauté scientifique, le projet garantit que les auteurs ne sont pas anonymisés, mais systématiquement cités. L'idée est de transformer des données « enfermées dans des tiroirs » en un levier de croissance collective pour la science nationale.
Quels sont les enjeux de souveraineté pour le Sénégal ?
Le ministre de l'Éducation nationale, Moustapha Guirassy, a élevé le projet SenTermino au rang de priorité nationale, soulignant que la souveraineté ne se limite plus aux infrastructures physiques. Pour le ministre, l'enjeu réside dans « ce que l'œil ne voit pas », c'est-à-dire la maîtrise de l'immatériel : la langue, la donnée et le savoir technique.
En s'inspirant des modèles de développement terminologique utilisés par des pays comme le Canada ou la France, le Sénégal cherche à éviter une dépendance culturelle et technologique totale. Le recteur de l'UCAD, le professeur Alioune Badara Kandji, a d'ailleurs exprimé son accord de principe pour ancrer institutionnellement SenTermino au sein de l'université, sous la coordination scientifique de l'IFAN et en collaboration avec l'ESP.
Un appel à l'unité nationale
Le ministre Guirassy a insisté sur le fait que ce projet dépasse le cadre du ministère de l'Éducation. Il s'agit d'une affaire de nation qui nécessite un portage institutionnel au plus haut niveau de l'État. L'objectif est de décloisonner les ministères pour faire de la terminologie un pilier de la stratégie de développement du pays.
FAQ: Tout savoir sur le projet SenTermino
Quelles langues sont couvertes par SenTermino ?
Le projet se concentre actuellement sur trois langues nationales majeures du Sénégal : le wolof, le sérère et le pulaar. L'objectif est de créer des passerelles de traduction entre ces langues et le français, mais aussi de permettre des traductions directes entre elles.
Combien de termes ont déjà été répertoriés ?
À ce jour, la banque terminologique compte 5 000 mots scientifiques et techniques. Ces termes sont soigneusement sélectionnés pour couvrir les besoins de la science et de la technologie, garantissant une précision nécessaire à l'enseignement et à la recherche.
Quel est le rôle de l'IFAN et de l'ESP dans ce projet ?
L'Institut Fondamental d'Afrique Noire (IFAN) et l'École Supérieure Polytechnique (ESP) sont les deux piliers porteurs du projet. Ils assurent la coordination scientifique et la mise en œuvre technique de la banque terminologique et des ressources pédagogiques associées.
Pourquoi l'IA représente-t-elle un risque pour les langues nationales ?
Sans données locales de qualité, les intelligences artificielles génèrent des traductions approximatives ou erronées. Si les Sénégalais n'alimentent pas ces outils avec leur propre terminologie, l'IA finira par imposer des concepts linguistiques qui ne correspondent pas aux réalités culturelles et scientifiques du pays.
SenTermino est-il un outil de dépossession pour les chercheurs ?
Non, la plateforme est conçue comme un espace de visibilité. Les chercheurs qui partagent leurs données voient leur travail cité et reconnu. Le projet vise à mutualiser les connaissances pour enrichir le patrimoine scientifique national plutôt qu'à s'approprier les travaux individuels.
Key takeaways
- SenTermino répertorie 5 000 mots scientifiques en wolof, sérère et pulaar.
- Le projet vise à protéger la souveraineté numérique face aux erreurs des IA.
- Une bibliothèque de 120 ouvrages soutient l'enseignement bilingue au Sénégal.
- L'IFAN et l'ESP pilotent cette initiative pour l'ancrage institutionnel scientifique.
- Le partage de données est essentiel pour éviter une dépendance technologique.
Conclusion
Le projet SenTermino marque une étape décisive dans la lutte pour la souveraineté intellectuelle du Sénégal. En dotant les langues nationales d'un lexique scientifique rigoureux, le pays ne se contente pas de traduire des mots ; il prépare le terrain pour une intégration réelle des populations dans l'ère numérique et technologique. La réussite de cette entreprise dépendra de la capacité des chercheurs à collaborer et de la volonté politique à transformer ce projet scientifique en une véritable politique d'État, garantissant que le progrès technologique ne se fasse pas au détriment de l'identité linguistique.
