Quels sont les risques de l'intelligence artificielle pour le journalisme ?
L'intégration de l'intelligence artificielle dans les processus de production médiatique apporte des gains d'efficacité mais génère des vulnérabilités éthiques majeures. Si ces outils facilitent la transcription, la traduction et la synthèse de documents, ils peuvent également altérer la véracité de l'information produite.
Les modèles d'IA présentent des capacités de génération qui, sans supervision humaine rigoureuse, peuvent conduire à des dérives graves. Parmi les risques identifiés par les experts lors de l'installation du nouveau Tribunal des pairs du Cored, le 14 octobre 2026, figurent :
- La production d'informations erronées ou de "hallucinations" factuelles.
- L'invention de citations ou l'attribution de propos à des sources inexistantes.
- La création de contenus audiovisuels manipulés (images et voix) pour tromper le public.
Ces menaces sont particulièrement critiques lors de périodes de forte tension politique, comme les échéances électorales, où la désinformation peut déstabiliser le débat démocratique.
La menace des deepfakes et de la manipulation visuelle
Au-delà du texte, l'émergence des "deepfakes" représente un défi technique et déontologique sans précédent. La capacité de l'IA à générer des contenus visuels et sonores ultra-réalistes rend la distinction entre le vrai et le faux de plus en plus complexe pour le citoyen moyen. Le professeur Abdoulaye Sakho a d'ailleurs préconisé la mise en place d'un dispositif de veille conjoint pour surveiller ces hyper-truquages, afin de protéger l'intégrité de l'information publique.
Pourquoi la responsabilité humaine reste-t-elle centrale ?
La responsabilité éditoriale ne peut être transférée à une machine, car l'intelligence artificielle ne possède pas de personnalité juridique. Lors de sa leçon inaugurale, le professeur Abdoulaye Sakho a été catégorique : « La machine ne sera jamais responsable, mais c’est à l’humain de répondre de la machine ».
Cette affirmation souligne que l'utilisation d'outils automatisés ne constitue en aucun cas une exonération pour les professionnels. Le droit sénégalais, notamment via le Code de la presse de 2017, encadre déjà les obligations des journalistes, des directeurs de publication et des rédacteurs en chef. L'enjeu n'est donc pas de réguler la technologie elle-même, mais d'encadrer ses usages professionnels.
Pour le Cored, l'objectif est de s'assurer que l'automatisation ne dénature pas les principes fondamentaux du métier, à savoir :
- Le respect strict des faits vérifiables.
- La distinction nette entre l'information factuelle et l'opinion.
- L'équilibre et l'impartialité dans le traitement de l'actualité.
Comment l'autorégulation peut-elle protéger l'indépendance des médias ?
Le renforcement de l'autorégulation est perçu comme un rempart contre l'ingérence étatique dans le secteur des médias. Ousmane Ibrahima Dia, président du Cored, estime que si les professionnels assument pleinement leurs règles éthiques et déontologiques, ils limitent la nécessité pour l'État d'intervenir directement dans leur fonctionnement.
Cette approche repose sur une distinction claire entre trois piliers de la gestion de l'information : la gouvernance, la régulation et l'autorégulation. En consolidant le rôle du Cored et en s'appuyant sur un régulateur fort et averti, les médias peuvent maintenir une autonomie décisionnelle tout en garantissant la qualité de leurs contenus.
Le ministre de la Communication, Bacary Sarr, a d'ailleurs annoncé une révision prochaine du Code de la presse. Ce processus législatif devrait intégrer les conclusions des assises nationales des médias pour proposer des réponses adaptées aux défis technologiques actuels et futurs.
Quelles mesures concrètes le Cored prévoit-il pour l'avenir ?
Le nouveau mandat du Tribunal des pairs (2026-2029) s'inscrit dans une volonté de passer d'une logique de sanction à une logique de prévention. Composé de douze membres, dont cinq femmes, ce tribunal doit non seulement traiter les manquements, mais aussi anticiper les dérives liées aux nouvelles technologies.
Plusieurs pistes d'action ont été proposées pour accompagner cette mutation :
- L'élaboration d'une charte spécifique dédiée à l'usage de l'IA dans les rédactions.
- La création d'une coopération entre le Tribunal des pairs et le futur Conseil national de régulation des médias.
- Le renforcement de l'expertise technique des instances professionnelles pour analyser les contenus générés par IA.
- La mise en place de programmes de formation continue pour les journalistes.
Le ministre Bacary Sarr a insisté sur le fait que l'autorégulation doit être proactive. Il a rappelé que « juger un acte professionnel n’est pas juger une personne », invitant les membres du Tribunal à agir avec indépendance, impartialité et discernement.
Bilan du précédent mandat du Tribunal des pairs
Pour comprendre l'ampleur de la tâche, il est utile de regarder le bilan du mandat sortant présenté par Cheikh Tidiane Ndiaye. Entre 2023 et 2026, le Tribunal a traité 11 affaires majeures impliquant une cinquantaine de médias. Les litiges portaient principalement sur le plagiat, la propagande et la duplication de contenus. Sur le plan disciplinaire, le bilan fait état de 42 avertissements et de 15 blâmes prononcés, témoignant d'une activité soutenue en matière de régulation éthique.
FAQ: Journalisme et Intelligence Artificielle
L'IA peut-elle remplacer le journaliste ?
Non, l'IA ne remplace pas le journaliste mais transforme ses outils de travail. Si elle peut automatiser des tâches comme la transcription ou la synthèse, la responsabilité éditoriale, la vérification des faits et l'éthique restent des compétences exclusivement humaines indispensables à la crédibilité de l'information.
Qui est responsable en cas d'erreur générée par une IA ?
La responsabilité incombe aux responsables éditoriaux (directeurs de publication, rédacteurs en chef) et aux journalistes. Comme l'a souligné le professeur Abdoulaye Sakho, la machine n'a pas de personnalité juridique ; c'est l'humain qui utilise l'outil qui doit répondre de ses contenus.
Qu'est-ce que l'autorégulation des médias ?
L'autorégulation est le processus par lequel les professionnels des médias définissent et appliquent eux-mêmes des règles éthiques et déontologiques. Elle permet de garantir la qualité de l'information tout en préservant l'indépendance des rédactions face aux interventions potentielles de l'État.
Comment le Cored lutte-t-il contre les deepfakes ?
Le Cored envisage la mise en place de dispositifs de veille technique et la création d'une expertise spécialisée. L'objectif est de pouvoir identifier les contenus audiovisuels manipulés, particulièrement lors des périodes électorales, pour éviter la propagation de fausses informations.
Le Code de la presse sénégalais va-t-il changer ?
Oui, le ministre Bacary Sarr a confirmé qu'une révision du Code de la presse est prévue. Cette réforme s'appuiera sur les conclusions des assises nationales des médias pour intégrer les nouveaux enjeux technologiques et les défis posés par l'intelligence artificielle.
Key takeaways
- L'IA présente des risques de désinformation, d'invention de sources et de création de deepfakes.
- La responsabilité juridique et éthique des contenus reste une obligation humaine et éditoriale.
- Le Cored mise sur l'autorégulation pour protéger l'indépendance des médias face à l'État.
- Une révision du Code de la presse sénégalais est prévue pour encadrer les nouveaux usages.
- Le nouveau Tribunal des pairs doit privilégier la prévention et la sensibilisation technique.
Conclusion
L'intégration de l'intelligence artificielle dans le paysage médiatique sénégalais impose une mutation profonde des pratiques professionnelles. Si la technologie offre des opportunités de productivité, elle fragilise également la confiance du public par ses capacités de manipulation. La stratégie du Cored, centrée sur le renforcement de l'autorégulation et la responsabilisation humaine, apparaît comme une réponse nécessaire pour préserver l'intégrité du journalisme. Entre réformes législatives et montée en compétence technique, l'enjeu est de garantir que l'innovation technologique serve l'information plutôt que de la dénaturer.
