Pourquoi les déplacés internes en Somalie font-ils face à des expulsions massives ?
La pression foncière dans les zones urbaines comme Kismayo et Mogadiscio est le moteur principal des expulsions de populations vulnérables. Les déplacés internes, fuyant souvent les conflits ou les catastrophes climatiques, s'installent sur des parcelles qui ne leur appartiennent pas, qu'il s'agisse de terrains privés ou de domaines appartenant à l'État.
Cette occupation informelle crée un conflit permanent entre les propriétaires légitimes et les familles en quête de refuge. Lorsque les propriétaires réclament leurs droits, les procédures de déguerpissement sont souvent brutales et sans préavis suffisant. Selon le Conseil norvégien pour les réfugiés, plus de 4 300 personnes ont été expulsées entre 2025 et 2026, illustrant l'ampleur systémique du problème.
Un cycle de précarité sans fin
Pour de nombreux Somaliens, l'expulsion n'est pas un événement isolé mais une répétition traumatisante. Les déplacements successifs empêchent toute forme de stabilisation, que ce soit sur le plan économique ou social. Les déplacés perdent non seulement leurs abris de fortune, mais aussi leurs maigres biens matériels, les obligeant à repartir de zéro dans une dépendance totale envers l'aide humanitaire ou la charité locale.
Quel est l'impact humain des expulsions à Kismayo ?
Les expulsions provoquent une détresse psychologique et matérielle profonde chez les populations civiles. Les témoignages recueillis à Kismayo montrent que les départs se font souvent dans l'urgence, laissant les familles avec seulement quelques vêtements et ustensiles de cuisine.
Le cas d'Abukar Ali Ousman, âgé de 64 ans, illustre cette fragilité. Ayant vécu la guerre depuis l'effondrement de l'État en 1991, il a dû quitter le camp de Mariano sans explication claire, soupçonnant une volonté du propriétaire de réutiliser le terrain pour des projets de construction. Pour lui, comme pour beaucoup, la vie de déplacé est une lutte constante pour la survie, où l'on passe de la possession d'une petite cabane en brindilles à une dépendance totale envers la générosité d'autrui.
Fitah Mahmud Abdi exprime une angoisse similaire. Après avoir fui la sécheresse et les combats dans son village, il s'est retrouvé confronté à une violence nouvelle à Kismayo. Avec un délai de seulement trois jours pour quitter les lieux, il décrit un sentiment d'insécurité permanent : « Ma présence [aux yeux des autres] leur pèse et ça m’inquiète beaucoup ».
Comment le Jubaland tente-t-il de gérer la crise foncière ?
Face à la multiplication des camps, qui atteignent près de 200 unités dans la seule zone de Kismayo selon la Commission du Jubaland pour les réfugiés, les autorités locales tentent de mettre en place une solution de relocalisation structurée.
L'État du Jubaland a pris l'initiative de créer un nouveau village situé à 18 kilomètres au nord de Kismayo. L'objectif est de transformer les déplacés en propriétaires pour mettre fin au cycle des expulsions. Ali Adn Ali, commissaire aux réfugiés, précise que le gouvernement alloue un terrain de 600 m² à chaque famille victime d'expulsion, accompagné d'un titre de propriété officiel.
Les limites des programmes de relocalisation
Malgré cette volonté politique, les moyens déployés restent largement insuffisants face à l'immensité du besoin. À ce jour, seuls 1 000 déplacés ont pu bénéficier de ce programme de relocalisation. Les défis logistiques sont multiples :
- Le manque de moyens de transport pour déplacer les familles et leurs biens.
- La nécessité de financer le bornage et la démarcation des lots de terrain.
- Le besoin urgent de kits de refuge pour permettre l'installation immédiate.
Sans un soutien financier et logistique accru de la part de la communauté internationale, ce projet de village demeure une solution marginale face à une crise qui touche des millions de personnes.
Quelles sont les causes structurelles de la crise des déplacés ?
La crise des déplacés internes en Somalie est le résultat d'une conjonction de facteurs climatiques, sécuritaires et politiques qui s'auto-alimentent.
D'une part, l'instabilité sécuritaire, notamment l'emprise de groupes comme les Shebabs dans certaines régions du Jubaland, force les populations à l'errance. D'autre part, les chocs climatiques, tels que la sécheresse prolongée ou les menaces d'inondations liées à El Niño, détruisent les moyens de subsistance ruraux, poussant les habitants vers les centres urbains comme Kismayo ou Mogadiscio.
Cette urbanisation forcée et non planifiée sature les capacités d'accueil des villes. La croissance rapide des camps de fortune crée un environnement propice aux conflits fonciers, car la demande de terre dépasse largement l'offre légale et organisée. La gestion de ces flux migratoires internes devient alors un défi majeur pour la stabilité de l'État fédéral et la sécurité des populations civiles.
FAQ: Déplacés internes en Somalie
Combien de personnes sont déplacées en Somalie ?
Selon les données des Nations unies, la Somalie compte plus de 2,5 millions de déplacés internes. Ces populations vivent souvent dans des camps précaires, multipliant les risques de vulnérabilité face aux conflits et aux aléas climatiques.
Où se situent principalement les zones de tension foncière ?
Les tensions liées aux expulsions sont particulièrement marquées dans la capitale, Mogadiscio, ainsi que dans l'État fédéral du Jubaland, notamment autour de la ville de Kismayo, où les camps de déplacés se multiplient.
Quelle solution le gouvernement du Jubaland propose-t-il ?
Le gouvernement du Jubaland a initié la création d'un nouveau village à 18 km de Kismayo. Il propose d'attribuer des terrains de 600 m² avec titres de propriété aux familles expulsées pour assurer leur stabilité.
Quels sont les principaux obstacles à la relocalisation ?
Les principaux obstacles incluent le manque de moyens de transport, l'absence de ressources pour la démarcation des terrains et le besoin critique de kits de refuge pour permettre l'installation des familles.
Pourquoi les déplacés sont-ils expulsés de leurs camps ?
Les expulsions surviennent généralement lorsque les propriétaires des terrains occupés par les camps réclament leurs droits fonciers, souvent pour des projets de construction ou de réutilisation privée des terres.
Key takeaways
- Plus de 2,5 millions de personnes sont déplacées en Somalie selon l'ONU.
- Plus de 4 300 expulsions ont été enregistrées entre 2025 et 2026.
- Le Jubaland propose des lots de 600 m² avec titres de propriété aux déplacés.
- Seuls 1 000 déplacés ont bénéficié de la relocalisation à ce jour.
Conclusion
La crise des déplacés internes en Somalie, et plus spécifiquement à Kismayo, révèle une vulnérabilité extrême des populations face à l'instabilité foncière. Si les initiatives locales du Jubaland pour transformer les déplacés en propriétaires constituent une avancée notable, l'ampleur du défi dépasse largement les capacités actuelles du gouvernement. Sans une aide internationale massive pour soutenir la logistique, le bornage des terres et la fourniture d'abris, le cycle des expulsions et de la précarité continuera de frapper des millions de Somaliens déjà éprouvés par des décennies de conflits et de dérèglements climatiques.
