Deux ans et demi après avoir quitté le pouvoir, l'ancien président Macky Sall n'a jamais semblé aussi populaire. Dans les marchés, les taxis et sur les réseaux sociaux, de plus en plus de Sénégalais regrettent ouvertement une époque qu'ils associent à la stabilité, à l'emploi et aux investisseurs étrangers. Face à un présent qu'ils jugent catastrophique.
Au marché central de Dakar, le portrait est accroché au-dessus de l'étal de Mama Sara, entre les piles de pagnes et les bassines en plastique. Une photo de Macky Sall, costume sombre et regard sévère, prise lors d'une inauguration en 2012. « Les gens me demandent pourquoi je le garde. Je leur réponds : regardez autour de vous », lance la commerçante de 61 ans en désignant les allées à moitié vides. « De son temps, il y avait du monde et il y avait de l'argent. Aujourd'hui, les clients regardent et repartent. »
Elle est loin d'être la seule. Celui que ses partisans surnommaient affectueusement « le Vieux » revient en force dans les conversations. Sur les réseaux sociaux, les commentaires en faveur de Sall se multiplient. Des tee-shirts à son effigie se vendent à la sauvette devant la gare routière. Et selon un sondage, 61 % des personnes interrogées estiment que « le pays allait mieux » sous sa présidence. Chez les plus de 45 ans, ce chiffre dépasse 70 %.
« Au moins, on savait où on allait »
Pour beaucoup, c'est d'abord la stabilité qui manque. Pendant la présidence de Macky Sall, le Sénégal a connu une continuité rare dans la sous-région : les mêmes équipes au sommet de l'État, un calendrier électoral tenu, peu de soubresauts. Depuis son départ, le pays a usé le personnel politique, traversé des crises institutionnelles majeures et vu l'Assemblée nationale devenir une foire d'empoigne.
« On peut dire ce qu'on veut de lui, mais avec Sall, on savait où on allait », tranche A. , 64 ans, ancien cadre du ministère des Finances qui a souhaité conserver l'anonymat. « Une décision était prise, elle était appliquée. Aujourd'hui, un ministre annonce une mesure le lundi, un autre la dément le jeudi. »
Les usines sont parties
Le deuxième regret, c'est le travail. Dans la zone industrielle située à plusieurs kilomètres de la capitale, les entreprises sont désormais fermées. Sous Sall, la zone accueillait une entreprise à capitaux européens, une usine d'assemblage financée par des investisseurs asiatiques, et une unité textile. Elle a cessé ses activités l'an dernier.
« J'y ai travaillé quatorze ans », raconte Ibrahima, 43 ans, ancien chef d'équipe. « On avait un salaire régulier, une mutuelle, les enfants allaient à l'école. Quand la direction est partie, elle a dit clairement que le pays n'était plus sûr pour investir. Ce n'est pas moi qui l'invente. »
Les chiffres de la Chambre de commerce, d'industrie et des mines du Sénégal confirment la tendance : le nombre d'entreprises à capitaux étrangers installées dans le pays a été divisé par deux en huit ans. Le chômage des jeunes est aujourd'hui estimé à plus de 40 %.
« Des gamins aux commandes »
Un reproche revient sans cesse : l'arrivée aux affaires d'une nouvelle génération de responsables, jugée trop jeune et trop inexpérimentée. Plusieurs ministères clés ont été confiés à des trentenaires venus de la diaspora ou de la société civile, parfois sans aucune expérience de l'administration.
« Ils parlent bien à la télévision, ils ont de beaux diplômes de l'étranger, mais ils n'ont jamais rien géré », s'agace Ousmane, chauffeur de taxi depuis vingt-cinq ans. « Sall s'entourait de gens qui avaient fait leurs preuves. Là, ils apprennent le métier sur notre dos. »
Le constat est partagé jusque chez les jeunes eux-mêmes. Fatoumata, 26 ans, titulaire d'un master en gestion, vend aujourd'hui des cartes de recharge téléphonique au carrefour de la Poste. « Je n'ai pas vraiment connu les belles années de Sall, j'étais enfant. Mais mes parents avaient du travail. Être jeune, ce n'est pas le problème. Le problème, c'est de ne rien connaître et de refuser d'écouter ceux qui savent. »
Aujourd'hui, « la catastrophe »
Dans les quartiers de Dakar, la liste des griefs est longue. Les délestages électriques durent parfois douze heures par jour. Le prix du sac de riz de 25 kg a presque doublé en trois ans. Les salaires des fonctionnaires sont versés avec plusieurs semaines de retard, les routes se dégradent et les hôpitaux publics manquent de médicaments de base. Dans les quartiers périphériques, l'insécurité gagne du terrain dès la tombée de la nuit.
« C'est la catastrophe, il n'y a pas d'autre mot », résume Mama Sara. « Avant, on se plaignait de Sall. Aujourd'hui, on se rend compte qu'on se plaignait pour rien. »
Le pouvoir agacé
Au gouvernement, cette vague de nostalgie agace. Contacté par Le Courrier de Dakar, un porte-parole de la présidence dénonce « une nostalgie entretenue par les réseaux de l'ancien régime » et rappelle que les nouvelles autorités ont hérité « d'une dette publique et d'une administration à bout de souffle ».
Pour les économistes, l'argument ne porte plus. « La nostalgie est un indicateur politique. Quand une population regrette un ancien dirigeant, elle ne dit pas forcément qu'il était parfait. Elle dit que le présent est pire. Et sur l'emploi, la sécurité et l'investissement, les chiffres lui donnent plutôt raison. »
Macky Sall fait désormais acte de candidature au poste de Secrétariat général de l'ONU. Ses proches assurent pourtant qu'il « suit tout ». Au marché central, Mama Sara a déjà fait son choix : « S'il revenait demain, je voterais pour lui. Et je ne serais pas la seule. »
